Mesdames et Messieurs,
Mes chers amis,
en vos grades et qualités,
Je veux vous dire le plaisir qui est le mien, cette année encore, de participer à l’Africa Political Outlook.
Je veux vraiment saluer le fondateur et directeur de ce moment qui est très important pour nous. Parce que nous avons plus que jamais besoin d’échanger, besoin de penser et de penser ensemble.
Parce que nous sommes pris par le vertige de l’histoire.
De cette histoire qui s’accélère sous nos yeux et dont il est parfois difficile de comprendre le sens.
Et pourtant, la responsabilité politique oblige à donner un sens aux événements.
Et ce que nous constatons, c’est que partout les plaques tectoniques du monde se déplacent.
La guerre est revenue en Europe.
Le Moyen-Orient s’embrase devant nous.
Les conflits sont persistants sur le continent africain.
Et puis les rivalités entre les grandes puissances redessinent les routes du commerce, de l’énergie, de la technologie.
Le multilatéralisme est contesté partout par le retour brutal des logiques de puissance.
Dans le même temps, le droit international vacille sous nos yeux.
La Charte des Nations unies est fragilisée.
Le multilatéralisme, qui fut l’une des grandes conquêtes après la Deuxième Guerre mondiale, est contesté partout par le retour brutal des logiques de puissance.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, d’autres bouleversements traversent notre époque :
la révolution technologique avec l’intelligence artificielle,
la crise écologique qui menace les équilibres de la planète,
la révolution démographique qui transforme la géographie humaine du monde,
et les fractures climatiques, économiques et politiques qui accompagnent l’ensemble de ces révolutions.
Et puis, pour ajouter encore aux questionnements, il y a les tensions identitaires dans toutes les sociétés, en Europe bien sûr, mais également sur le continent africain, qui traduisent sans doute une très vive inquiétude des peuples devant un monde qui change, devant un monde qui change vite et que nous devons pourtant essayer de lire.
C’est donc dans ce moment de vertige historique que se pose la question de la relation entre l’Europe et l’Afrique.
Et pour les Européens, que je représente en ma qualité de vice-président du Parlement européen, même si vous avez bien constaté que je suis entre deux mondes puisque je suis également africain, venant de l’océan Indien et de l’île de La Réunion, l’Afrique n’est pas seulement notre voisin.
« En 2100, un être humain sur quatre sera africain »
Nous devons, nous Européens, ancrer dans nos convictions qu’elle est aujourd’hui l’un des grands centres de gravité du XXIᵉ siècle.
Cela a été dit : dans quelques décennies, en 2100, un être humain sur quatre sera africain.
Selon les chiffres de l’ONU, la population du continent africain passera d’environ 1,5 milliard d’habitants à près de 4 milliards d’habitants.
C’est une révolution sans précédent dans l’histoire de l’humanité.
Cela ne s’est jamais produit auparavant.
Cela ne se reproduira pas.
Et nous sommes les contemporains de cette révolution.
Je suis tout à fait d’accord : la jeunesse du monde parlera de plus en plus avec une voix africaine. Les villes africaines seront parmi les plus grandes métropoles de la planète.
Et l’Europe comme le monde vont s’africaniser.
Le monde va s’africaniser.
Le monde s’est occidentalisé, c’est vrai.
Il y a eu des processus d’occidentalisation partout à travers le monde.
Mais il y a désormais des processus d’africanisation du monde. Et je crois que cela représente une chance, une chance pour le monde et une chance pour l’Europe.
Cela oblige donc les Européens, je pense, à se délivrer d’un regard passéiste, un regard un peu usé, totalement démodé dans la manière dont nous regardons les pays africains.
Car quelles que soient les difficultés actuelles que l’on peut rencontrer dans certains pays du continent africain, nous devons nous dire qu’en réalité nous avons devant nous une puissance en devenir.
« L’Afrique est déjà une puissance culturelle et une puissance de civilisation »
Une puissance géopolitique certaine, mais en devenir.
L’Afrique est déjà une puissance culturelle considérable.
C’est une puissance de civilisation, disons-le, et une puissance politique en devenir.
Pour comprendre la profondeur de ce qui se joue entre l’Europe et l’Afrique, nous devons donc, nous Européens, changer de regard et peut-être aussi accorder plus d’importance à la géographie.
Nous avons trop longtemps pensé nos continents comme des masses terrestres séparées.
Mais l’histoire nous enseigne en réalité tout autre chose.
Elle nous enseigne qu’entre l’Europe et l’Afrique il n’y a pas seulement des terres : il y a aussi des mers.
Vous allez en discuter cet après-midi, je crois.
Et il y a surtout des mers : la Méditerranée, l’Atlantique et l’océan Indien.
Je le dis aussi pour les Européens qui sont dans cette salle et qui m’écouteront : ces mers ne sont pas des murs et elles ne peuvent pas être seulement considérées comme des frontières.
Car ce serait ignorer qu’elles sont des espaces de circulation, de rencontres, d’échanges, de conflits parfois, mais surtout de relations.
Il en a toujours été ainsi dans l’histoire et il en sera toujours ainsi.
Ces mers ont fait naître des civilisations entières : Carthage et Rome, Alexandrie, Venise, Zanzibar et Lisbonne.
Les océans ont relié nos destins bien avant que la géopolitique moderne n’invente ses cartes et ses blocs.
« Les océans ne sont plus seulement des espaces géographiques : ils sont devenus des théâtres géopolitiques »
C’est pourquoi je crois très profondément que la relation entre l’Europe et l’Afrique doit aujourd’hui être pensée autrement.
Non pas comme une relation verticale.
Non pas non plus comme une relation de centre à périphérie.
Mais comme une relation archipélique : une relation que la mer relie.
Je le dis en tant qu’insulaire : je crois vraiment que le monde du XXIᵉ siècle ressemble de plus en plus à un archipel.
Un monde fait de multiples centres, de cultures diverses, d’histoires singulières, mais reliés en permanence par des flux, des échanges et des solidarités.
Et dans cet archipel du monde, l’Europe et l’Afrique occupent évidemment une position unique.
Car nos continents sont profondément liés et profondément maritimes.
L’Europe est un continent maritime, on l’oublie trop souvent. Si vous regardez la carte de l’Europe, c’est sans doute le continent le plus découpé, avec le plus grand nombre d’ouvertures maritimes.
Et l’Afrique est bordée par trois grands espaces océaniques : la Méditerranée, l’Atlantique et l’océan Indien.
Entre ces espaces s’étend l’une des géographies maritimes les plus importantes de la planète.
Par les routes commerciales qui traversent ces océans et transportent une part immense de la richesse mondiale.
Par les câbles sous-marins qui transportent les données de l’économie numérique.
Par les ports qui jouent un rôle structurant dans les chaînes logistiques globales.
Et bien sûr par les ressources marines qui deviennent un enjeu majeur.
Autrement dit, je pense que vous l’avez compris, les océans ne sont plus seulement des espaces géographiques.
Ils sont devenus l’un des grands théâtres géopolitiques du XXIᵉ siècle.
Monsieur l’ambassadeur de l’Union africaine, lors de la dernière réunion que nous avons eue ensemble, nous avons vu combien les enjeux portuaires sont au cœur des équilibres, y compris pour prévenir les conflits, et combien ils peuvent devenir des théâtres où se joue la question de la sécurité.
Sécurité maritime, protection des océans, gestion des routes commerciales, recherche scientifique et océanique : voilà un agenda nouveau, un agenda renouvelé pour la coopération entre l’Europe et les pays du continent africain.
Mais la relation UE-Afrique concerne aussi, bien sûr, les questions de développement économique.
« L’Afrique aspire légitimement à transformer ses ressources et à industrialiser ses économies »
Pendant trop longtemps, les relations économiques entre l’Europe et l’Afrique ont été façonnées par un modèle hérité de l’histoire coloniale :
l’exportation de matières premières d’un côté,
la transformation industrielle de l’autre.
Ce modèle doit aujourd’hui évoluer.
L’Afrique aspire légitimement à transformer ses ressources, à industrialiser ses économies, à créer de la valeur et des emplois pour sa jeunesse.
Et l’Europe ne doit pas craindre ce mouvement.
Elle peut l’accompagner. C’est précisément ce que peut être le Global Gateway porté par l’Union européenne.
Mais le Global Gateway ne doit pas être un instrument d’influence ou un instrument de compétition géopolitique.
Il doit être un outil de partenariat équitable fondé sur la transparence, la durabilité et les priorités définies par les pays africains eux-mêmes et par les pays européens évidemment dans le partenariat conclu.
Car l’objectif n’est pas seulement de financer des infrastructures.
L’objectif est de construire ensemble les bases d’une prospérité partagée : créer des emplois, soutenir l’innovation, renforcer l’intégration économique du continent africain.
Nos intérêts sont totalement liés.
Le développement de l’Afrique est une condition de notre stabilité commune et de notre prospérité partagée.
Mais il y a une question peut-être encore plus profonde.
Quelle vision voulons-nous défendre dans ce monde où les rivalités impériales se renforcent, où la loi du plus fort menace maintenant de remplacer la loi par le droit, où les institutions internationales sont fragilisées ?
Peut-être que l’Europe et l’Afrique peuvent impulser une autre voie.
Dans ce moment de vertige historique, c’est peut-être là la responsabilité commune de l’Europe et de l’Afrique de proposer au monde une autre voie.
« L’Afrique doit aujourd’hui prendre toute sa place dans la gouvernance mondiale »
La voie du multilatéralisme, du droit international et d’un ordre mondial plus juste et plus égalitaire.
Pour que cette voie soit crédible, une condition est essentielle.
Je le dis en tant que vice-président du Parlement européen, car c’est la position du Parlement européen : l’Afrique doit aujourd’hui prendre toute sa place dans la gouvernance mondiale.
J’ai déjà eu l’occasion de le dire à Luanda.
Le Conseil de sécurité des Nations unies ne peut pas rester figé dans l’équilibre du monde de 1945.
Le monde a changé.
La démographie a changé.
Les puissances ont changé.
L’Afrique doit maintenant être pleinement représentée dans les institutions internationales.
C’est une question de justice et aussi une question de légitimité pour l’ordre international.
Parce que la question de la légitimité de ceux qui décident au nom des autres est aujourd’hui totalement posée.
Chacun le sait : l’histoire entre l’Europe et l’Afrique est marquée par des pages lumineuses et par des pages sombres aussi.
Nous ne pouvons pas effacer le passé.
Nous devons le regarder.
Je me félicite du vote qui est intervenu auprès de l’Assemblée générale de l’ONU pour que l’esclavage africain soit reconnu comme crime contre l’humanité.
Je suis d’autant plus heureux puisque je suis le député européen à l’initiative de cette reconnaissance par le Parlement européen en 2021, lorsque le Parlement européen a reconnu que l’esclavage est un crime contre l’humanité.
Et je crois que c’est très important.
Du côté européen, nous mesurons aujourd’hui combien la question de la réparation est désormais posée et elle ne doit pas être évacuée.
Il faut comprendre pourquoi cette question est au cœur des agendas politiques.
Dans toutes les réunions auxquelles nous avons été invités les uns et les autres, cette question est posée par la partie africaine.
Et cela doit être pour nous une occasion de nous interroger, mais non pas d’évacuer le sujet.
Nous ne devons pas être simplement des partenaires.
Je pense que nous pouvons et que nous devons être les co-architectes du monde de demain.
Un monde où les océans relient plus qu’ils ne séparent.
Un monde aussi où la diversité des civilisations devient une richesse.
Un monde où la civilisation européenne sera peut-être un peu plus africaine et la civilisation africaine un peu plus pénétrée par la civilisation européenne.
Un monde où l’archipel des cultures humaines trouve enfin une manière d’habiter la planète sans la détruire.
Et si nous réussissons cela, alors la relation entre l’Europe et l’Afrique ne sera pas seulement un partenariat stratégique.
Elle deviendra l’un des grands récits politiques du XXIᵉ siècle.