«Les inégalités sociales recoupent toujours les inégalités “raciales”» – Interview pour l’Opinion

J'étais interrogé par Raphaël Proust de l'Opinion dans le cadre du débat sur les violences et le racisme. Je vous partage ici l'interview complète.
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Avez-vous été surpris par l’émergence de ce mouvement contre le racisme en France ?

Personnellement, non. Des courants profonds traversent les sociétés, ils sont peu perceptibles mais n’en sont pas moins très forts, bien qu’ils aient échappé à l’observation des élus. Tout cela a surgi d’un fait divers tragique devenu un événement politique car il a rencontré un mouvement qui en était à son paroxysme, mais sur lequel on fermait les yeux ou qu’on mettait hors du champ du débat républicain. Dès que ces mouvements se risquaient à formuler des constats et des propositions, ils étaient immédiatement catalogués avec des termes très péjoratifs : « communautaristes », « indigénistes » voire « racistes ». Dans tous ces comportements, il y a un continent mental qui renvoie au racisme et le monde politique n’y échappe pas.

Quel est ce « continent mental » ?

Les sociétés ne surgissent pas du néant. Dans la construction des sociétés européennes, la part prise par une forme de culture de la suprématie de l’Occident est extrêmement importante. Les pires théories de hiérarchisation des races sont nées en Europe. On me dit que tout le monde n’est pas raciste, encore heureux ! Sauf que les inégalités sociales recoupent toujours les inégalités « raciales » et cela construit encore l’esprit des gens, notamment un sentiment de supériorité. Les gens s’en débarrassent ensuite par la culture et par les idées républicaines, mais la bataille contre le racisme se gagnera avant tout dans les têtes.

Ces idées ont-elles buté sur une conception universaliste de la République, y compris à gauche ?

La gauche n’a pas toujours donné le bon exemple. Elle fut au pouvoir lors des pires moments de la colonisation. On peut évidemment proposer au monde mais l’inverse est aussi vrai… L’universalisme est également un biais qui est souvent accompagné d’une vision ethnocentrée. Il faut sortir des mythifications et admettre, sans essentialiser, que l’apport positif des Lumières n’a pas non plus été une adhésion totale à l’abolitionnisme qui fut d’abord le fait des esclaves eux-mêmes, puis des révolutionnaires. Ensuite, beaucoup dans les quartiers populaires ont été déçus par les expériences de la gauche au pouvoir qui a instrumentalisé les personnes racisées comme du matériel électoral. Mais la République reste le refuge. L’objectif de tous ces combats, c’est précisément de redonner de la vitalité réelle et concrète à ses valeurs.

Quelle devrait être la réponse politique, notamment au Parlement européen ?

Le moment appelle des actes symboliques forts. Il y a en Europe des millions d’afrodescendants qui se sentent peu représentés. La commission Von der Leyen, par exemple, a une diversité quasiment nulle. Dans les top jobs du Parlement, je la porte à moi seul ! Ce n’est pas normal. C’est pourquoi j’ai proposé mercredi à son son président, David Sassoli, que le Parlement européen soit la première institution internationale à déclarer dans une résolution que l’esclavage, les traites négrières et le génocide des Amérindiens ont été des crimes contre l’humanité. Je crois que cela peut répondre à l’attente de millions d’Européens.